#9 L’ENREGISTREUR PORTABLE EST UNE FORME D’ALTERE

La vie est un muscle. Le présent, un terrain de sport. L’enregistreur portable, une forme d’altère.

Quand on enregistre, avec un enregistreur portable, on sort du studio, on travaille ses muscles.

L’enregistrement en studio dans les années 50 est en noir et blanc.

En 1951, Stefan Kudelski coupe le fil à la patte, ce fil qui relie le reporter au studio, en lui offrant le premier enregistreur portable.

Monsieur Kudelski donne des couleurs au son.

Sorti du studio, l’enregistreur se frotte au réel. Le reporter, à l’inconnu.

L’enregistrement, c’est l’effroi et la sécurité à la fois. L’inconnu et la certitude que la machine enregistre et enregistrera.

Au cours de l’enregistrement, on est à la fois dans le présent et puis juste à ses côtés. On le côtoie.

Au cours de l’enregistrement, on est à la fois synchronisé et puis juste en retrait.

Cette position privilégiée permet de capturer, d’écouter attentivement, de vivre intensément le moment présent.

C’est le « bruit de l’enregistrement »; une sensation vive et aigüe.

Notre seule présence de reporter de sons convoque cette sensation.

Et puis, le reporter décide de déclencher l’enregistrement.

Il couche immédiatement, sur la bande fidèle, le son réel, brut et sauvage, sans marketing.

Il entend l’enregistrement qui capture le temps présent qui déjà passe et devient un enregistrement qui capture le temps présent qui passe dans l’enregistrement présent qui enregistre le temps qui passe déjà.

J’aime la puissance, la confiance, la simplicité et l’honnêté de l’enregistreur portable;

et puis sa robustesse, son assurance, sa certitude:

il enregistre le moment présent.

Et même si ça n’est pas le sujet, il enregistre toujours le reporter enregistrant le moment présent.

L’enregistrement c’est l’effroi et la sécurité à la fois. L’inconnu et la certitude.

La bande est un grand coloriage. Monsieur Kudelski nous permet de colorier en couleurs.

Avec Le Geste Magnétique, documentaire fabriqué pour France Culture par Gilles Davidas et Alain Joubert, sur bande PER 528, en janvier 2013, j’ai goûté au prix de l’enregistrement.

L’enregistrement sur bande ajoute de l’intensité au présent.

La bande coûte chère; le présent est d’autant plus précieux; son prix se calcule sur le cours de la bande.

Et maintenant, bande-son:

« On Nagra: il enregistrera » de Yann Paranthoën/ 1987.